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Le succès en affaires par la prévention

Pour réussir en affaires, il faut combiner deux aspects : disposer des ressources nécessaires à la création d’un bien ou d’un service pour lequel il y a une demande et faire en sorte que le processus génère plus de revenus que de dépenses.

Lorsqu’envisagées sous cet angle, la santé et la sécurité au travail deviennent très concrètement des gages de rentabilité pour le secteur manufacturier, allant bien au-delà des vœux pieux.

Remplacer un employé blessé représente des dépenses se chiffrant en dizaines de milliers de dollars lorsqu’on tient compte de tous les frais qui y sont liés, de la publicité de l’offre d’emploi à la productivité moindre d’un employé nouvellement embauché en passant par les salaires des mentors qu’il faut débourser pour mettre en selle le nouveau venu et l’aspect plus difficilement quantifiable du moral à la baisse des employés d’une usine à la suite d’un incident impliquant un ou une collègue.

Si l’on ajoute le contexte de pénurie de main-d’œuvre qui sévit au Québec, tous les arguments, humains et économiques, plaident en faveur d’une meilleure prévention des accidents et de plus de formation pour que cette prévention devienne une seconde nature, à tous les échelons d’une entreprise.

En entrevue avec le Magazine MCI, Marjorie Domon-Archambault conseillère en concertation à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), parle de l’importance d’une culture d’entreprise où la prévention et la sécurité des travailleurs sont bien présentes. « Pour que le travailleur se sente à l’aise de poser des questions », précise-t-elle.

Il est particulièrement important que les employés nouvellement embauchés, peu importe leur âge, sachent qu’ils ont l’oreille de leurs collègues plus familiers avec l’environnement de travail et des membres de la direction. « Les études ont démontré que, peu importe l’âge du travailleur, les quatre premières semaines en emploi peuvent, par exemple, présenter trois fois plus de risques de blessures », rappelle Mme Domon-Archambault. « La mobilité en emploi est un facteur de risque important », ajoute-t-elle.

Une telle culture de prévention s’est profondément ancrée chez Chevrons Rouyn-Noranda qui, comme son nom l’indique, fabrique des fermes de toits pour des bâtiments résidentiels, commerciaux et institutionnels. « Tu entres en santé, tu repars en santé » est devenu une devise à l’interne.

Bienfaits et défis de l’automatisation

Bénédict L. Deschamps est copropriétaire de l’entreprise de 25 employés qui œuvrent dans des deux aires de travail totalisant 17 000 pieds carrés. La matière première privilégiée étant le bois, les opérations de sciage des madriers qui arrivent par ballots sont au cœur de la production.

Pourtant, « Il n’y plus aucun travailleur qui touche à une scie », dit-elle, faisant référence à l’automatisation des procédés. Les scies sont désormais des robots qui coupent les madriers en différentes longueurs, selon les besoins de l’assemblage. Les humains sont gardés à distance des pointes acérées des lames circulaires d’une vingtaine de pouces qui tournent à environ 3 000 tours à la minute, affectés à des tâches de contrôle des robots ou de leur d’alimentation en matière première plutôt qu’à la manipulation des engins de coupe.

« Je suis convaincue qu’on a diminué les risques de blessures de 75% et plus », déclare Mme Deschamps au sujet des investissements en automatisation. Sèdoté Ghislain Hounkpe, conseiller-expert en prévention-inspection à la CNESST abonde dans le même sens, soulignant que l’automatisation et la robotisation de l’industrie ont libéré les travailleurs de bien des tâches pouvant mener à des troubles musculo-squelettiques, la manutention de lourdes charges de façon répétitive par exemple.

Toutefois, ce qu’il est convenu d’appeler la cobotique – la cohabitation des humains et des robots – a amené son lot de nouveaux risques en milieu de travail tandis qu’elle en atténuait d’anciens. Par exemple, un robot d’une force titanesque pourrait blesser un travailleur en le heurtant avec une lourde pièce qu’il manipule.

C’est là que la formation en prévention et l’implantation de mesures toutes simples peuvent faire une énorme différence. À titre d’exemple, la scie principale de Chevrons Rouyn-Noranda est placée dans un caisson fermé et cadenassé. Pour ouvrir ce caisson, à des fins d’entretien par exemple, il est nécessaire de suivre un protocole de sécurité précis. Il est impossible d’ouvrir l’accès à la scie si la lame n’est pas complètement arrêtée et le système déverrouillé, précise Mme Deschamps. Des gyrophares sont aussi utilisés pour attirer l’attention en cas de besoin.

Le cadenassage, une opération qui consiste à couper l’alimentation en électricité d’une machine à l’aide d’un système de verrou dont seul l’opérateur responsable a la clé, est le dada de M. Hounkpe.

De façon générale au Québec, « Il y a toujours des accidents qui surviennent en raison de défauts de contrôle des sources d’énergie », se désole-t-il. Le scénario typique est celui d’une machine qui se bloque au milieu d’une opération de production et où un ou plusieurs employés tentent de la décoincer sans que l’alimentation en électricité ait été coupée de façon sécuritaire. « Il y a une libération soudaine d’énergie qui surprend le travailleur et l’accident se produit », résume l’expert de la CNESST.

Les discussions franches et ouvertes sont un excellent moyen d’éviter de tels gestes improvisés. Chez Chevrons Rouyn-Noranda, un comité de santé-sécurité où siègent de façon paritaire travailleurs et membres de la direction est en place depuis une dizaine d’années et se réunit sur une base régulière, précise la copropriétaire.

Implication des employés

Ces réunions sont souvent l’occasion de recueillir les suggestions des employés en matière de santé et sécurité au travail. Ceux-ci reçoivent une formation sur l’opération de chacune des machines, mais il y a toujours place à amélioration et personne n’est mieux placé pour le faire que les gens qui y œuvrent à longueur de journée.

Les tables de travail d’une hauteur d’environ trois pieds où sont assemblées les gigantesques fermes de toit ont par exemple été modifiées pour y intégrer des escaliers escamotables, grâce auxquels il est plus sûr d’y monter ou d’en descendre. « C’est venu aider la posture et ça limite les impacts aux genoux », précise Mme Deschamps.

Cette innovation est venue d’une demande d’employés et a été réalisée par certains de leurs collègues spécialisés, explique-t-elle fièrement pour illustrer que la culture de prévention est partout dans l’entreprise qu’elle gère avec son frère Mathieu, son père Martin et dont sa mère, Judith Lagrange, était actionnaire jusqu’à récemment.

La prévention chez Chevrons Rouyn-Noranda, c’est aussi l’équipement de protection adéquat qu’il faut porter – des gants de travail pour se protéger des échardes ou des coupures de pièces d’assemblage métalliques pointues par exemple – et ce qu’il faut éviter de porter. « Les gens sont sensibilisés à l’importance de ne pas porter de vêtements amples », explique Mme Deschamps. Cette mesure vise à éviter que toute pièce de vêtement se coince dans une machine, y entraînant le travailleur qui le porte.

Une attention particulière portée à la propreté permet aussi d’éviter qu’un sol glissant puisse entraîner des chutes.

La prévention, ça s’installe dès les premiers contacts du processus d’embauche. « On recrute autant pour l’attitude que pour l’aptitude », indique Mme Deschamps, selon qui les gens en santé ont par ailleurs tendance à être plus heureux et plus productifs au travail.

Cette démarche proactive plaît à Mme Domon-Archambault. « Si on ne prend pas le temps de bien intégrer un travailleur, les risques sont augmentés. Je ne pense pas qu’un employeur ait avantage à “tourner les coins ronds” », conclut-elle.

Par Eric Bérard

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