L’industrie manufacturière vise une plus grande diversité de genres

Femme 4.0 - Secteur manufacturier

Le constat est le même, ici comme ailleurs : l’industrie manufacturière peine à attirer les femmes. Ce constat est encore plus aigu au Québec qu’ailleurs dans les principaux pays industrialisés : les femmes ne forment ici que 26 % de la main-d’œuvre manufacturière, alors qu’elles comptent pour près de 50 % de la population active. Devant ce constat, et dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, le Centre de recherche industrielle du Québec, Investissement Québec et Manufacturiers et Exportateurs du Québec ont uni leurs forces pour créer le collectif Femmes 4.0, qui vise à accroitre cette proportion à 35 % d’ici cinq ans.

L’initiative de ce projet revient à trois femmes leaders du secteur industriel au Québec, Lyne Dubois, vice-présidente CRIQ chez Investissement Québec, Véronique Proulx, présidente-directrice général de MEQ et Sylvie Pinsonneault, vice-présidente Initiatives stratégiques et conseils au comité de direction d’IQ. Alors que Véronique Proulx travaillait à « importer » au Québec le concept de l’organisation américaine « Women in manufacturing », Lyne Dubois présentait au Salon de la technologie de fabrication de Montréal une conférence sur la situation des femmes dans le secteur manufacturier.  Coïncidence d’intérêt, qui mène à un atelier d’une journée où une cinquantaine de personnes réfléchissent sur les sujets à creuser.

Ces discussions ont donné naissance en mai 2019 au collectif Femmes 4.0, avec un objectif ambitieux de faire passer de 26 à 35 % la proportion des femmes dans le secteur manufacturier au Québec. Un objectif d’équité de genre, bien sûr, mais aussi de compétitivité du secteur manufacturier, aux prises avec une grave pénurie de main-d’œuvre.

« La compétitivité internationale des entreprises manufacturières passe par l’augmentation de leur productivité et donc par leur numérisation », soulignait Véronique Proulx de MEQ lors de l’annonce du projet. « Elle passe également par l’accueil de plus de femmes. Les manufacturiers reconnaissent que leurs compétences et leur participation seront des clés à la réussite de leurs projets. Aujourd’hui, nous posons des gestes concrets pour favoriser l’attraction et la rétention des femmes dans le secteur manufacturier et contribuer à la croissance de l’industrie. »

La réflexion ayant mené à la création de Femmes 4.0 a d’abord mené à certains constats. Lyne Dubois du CRIQ souligne notamment le problème d’image de l’industrie.

« Le secteur manufacturier a été longtemps perçu comme un secteur où on faisait des tâches répétitives, sales, qui requéraient beaucoup de force physique. Aujourd’hui, le secteur est en profond changement. À la faveur de l’industrie 4.0, le manufacturier est en train de devenir un des secteurs les plus technologiques, et offre maintenant des possibilités de carrière très intéressantes et bien rémunérées, tant pour les femmes que pour les hommes. »

Elle souligne aussi un retard au niveau des infrastructures pour adapter les entreprises manufacturières, traditionnellement masculines, à une présence mixte. Finalement, Lyne Dubois mentionne des lacunes dans les pratiques de gestion, d’embauche et de formation.

Trois grands objectifs

Le plan d’action élaboré par le collectif s’articule autour de trois principaux objectifs : rallier, attirer et développer.

« On travaille ensemble pour constituer un réseau d’ambassadrices, et sur plusieurs fronts mais de façon concertée », explique Lyne Dubois. « Donc, rallier les forces vives de notre écosystème manufacturier, notamment avec les gens dans les universités, les associations, qui transigent davantage avec les femmes, mais pas seulement, parce qu’on a besoin des hommes aussi pour faire changer les choses. »

Attirer les femmes vers l’industrie manufacturière est évidemment au centre même de la raison d’être de Femmes 4.0. Et cet axe implique inévitablement de présenter le secteur manufacturier sous un nouveau jour.

« Il faut faire connaître le monde manufacturier sous sa nouvelle image. On organise des visites en usine, pour montrer la réalité en usine, qu’est-ce qui se passe aujourd’hui dans nos usines, quelles sont les carrières qui peuvent plaire aux diplômées des STGM (Science, technologie, génie, mathématiques). On met également à la disposition des entreprises des boites à outil, pour les aider à changer leurs pratiques de gestion. »

Pour attirer les femmes vers les postes clés du secteur manufacturier, il faudra bien sûr travailler aussi à accroitre la présence féminine dans les principaux programmes universitaires et collégiaux des STGM, où les femmes sont encore loin de la parité. Lyne Dubois est consciente du défi que ça représente, mais elle estime que l’intérêt est là.

« L’automne dernier, j’ai été invitée à présenter à l’ETS une conférence sur le sujet de la présence des femmes dans le secteur manufacturier. Je me suis fait accompagner de Catherine Proteau de chez APN, et je peux vous dire qu’on a eu une belle écoute, une belle réponse. Beaucoup nous ont contacté par la suite, ces personnes étaient intéressées à en savoir plus et savoir comment elles pouvaient appuyer nos actions. »

Le troisième axe d’intervention, développer, consiste à appuyer les femmes déjà impliquée dans l’industrie, en leur offrant des formations et des ateliers.

« On a déjà commencé à offrir à des groupes de femmes des formations sur l’industrie 4.0. On a ici (au CRIQ) un laboratoire cyber-physique, et ce labo représente la réalité d’une mini-usine, complètement connectée, qui utilise les nouvelles technologies de l’industrie 4.0. On passe une journée avec elles pour leur montrer les principes, leur apprendre les concepts, les faire réfléchir à des projets pour commencer à implanter la transformation numérique dans l’entreprise. »

Femmes 4.0 entend aussi dans ce troisième volet approcher les entreprises pour développer une culture de diversité, notamment dans la gestion des ressources humaines.

Une étude financée par Québec

En mars dernier, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a profité de la Journée internationale des droits des femmes pour annoncer un financement d’un peu plus de 700 000 $ pour favoriser l’inclusion des femmes dans le secteur manufacturier.

« Dans le contexte actuel de la rareté de la main-d’œuvre, les femmes représentent une force vive dont nous ne pouvons pas nous passer. Il est donc est essentiel de comprendre les raisons qui les tiennent éloignées de certains milieux de travail, pour trouver des solutions et y favoriser leur intégration », a expliqué le ministre Jean Boulet. 

Le projet de recherche piloté par MEQ permettra d’étudier diverses approches dans des entreprises en Montérégie, en Estrie et dans le Centre-du-Québec. L’objectif est de développer d’ici deux ans des mesures qui pourraient être implantées par l’ensemble des manufacturiers de la province.

« Ce projet pilote nous permettra de mieux comprendre les freins à l’intégration des femmes et ainsi d’outiller les manufacturiers afin qu’ils soient plus attractifs et inclusifs auprès des femmes », explique Véronique Proulx, présidente-directrice générale de MEQ. 

Des obstacles à franchir

C’est un secret de polichinelle, le secteur manufacturier est encore aujourd’hui, dans une certaine mesure, un « boys club ». Malgré une présence accrue des femmes, notamment dans des postes clés, certains préjugés demeurent bien ancrés. Lyne Dubois du CRIQ ne nie pas l’existence de ces préjugés.

« Peut-être qu’il existe encore des biais conscients ou inconscients. Mais en même temps, je trouve que la situation change beaucoup au Québec. Beaucoup d’hommes nous appuient dans notre plan d’action, et mènent dans leurs entreprises des plans pour favoriser la diversité des genres. Et on a également beaucoup d’hommes qui contribuent de façon positive. Je crois que ça tend à diminuer, ces biais. »

Anne-Marie Plante, vice-présidente chez Chariots élévateurs du Québec, est de la quatrième génération dans l’entreprise familiale. Si elle souligne qu’il était normal pour les générations précédentes de prendre la suite de l’entreprise, pour elle, ç’a été un coup de cœur.

« J’ai été élevé autour des chariots élévateurs, j’ai appris à marcher entre des fourches, dans l’atelier. C’était facile pour moi d’entrer dans le domaine, j’avais déjà une bonne base, sans le savoir. Et le service à la clientèle m’a toujours passionné. »

Débordante d’énergie, la jeune femme n’a pas froid aux yeux, quand vient le temps de démontrer son expertise. Mais elle admet que la réceptivité des hommes n’est pas toujours au rendez-vous.

« C’est très difficile, parce qu’on est des femmes dans des milieux d’hommes. Souvent on est la seule femme parmi un groupe d’hommes. Et c’est encore plus vrai dans les domaines techniques, comme la mécanique, où souvent les clients ne croient pas que nous sommes compétentes. »

Sa perception se confirme par diverses études et sondages. Selon un sondage de M&EC effectué en 2017 auprès d’employés du secteur manufacturier (826 répondants dont 640 femmes), 46 % des femmes du secteur manufacturier estiment qu’elles doivent travailler plus fort que les hommes pour prouver leur valeur. Une étude de McKinsey & Co, Women in the Workplace, conduite en 2018, souligne que 37 % des femmes jugent que les hommes ont de meilleures occasions de promotion dans le secteur manufacturier.

Anne-Marie Plante cherche à changer les choses depuis l’intérieur. Chez Chariot élévateur du Québec, la porte est grande ouverte pour les femmes.

« Chaque fois qu’on publie une offre d’emploi, que ce soit pour un poste de technicien, de commis aux pièces, de représentant, j’ajoute toujours en caractères gras « Bienvenue aux femmes ». Je veux que les filles s’en viennent, qu’elles prennent leur place. Tu n’as pas le droit de te laisser abattre parce que c’est un milieu d’hommes. Oui, parfois ça prend un peu plus de caractère, il faut savoir quoi leur répondre. Mais je veux que les filles puissent faire ce qu’elles veulent dans la vie, ce qui les rend heureuses, et qu’elles ne choisissent pas selon que c’est un milieu d’hommes ou pas. »

Elle adhère pleinement à l’objectif de Femmes 4.0 d’accroitre le pourcentage de femmes dans le secteur manufacturier.

« Plus il y aura de femmes dans l’industrie, plus on va se soutenir, et plus ça va être facile. Plus les gens vont comprendre. »

Pour en savoir plus sur le programme Femmes 4.0, télécharger le plan d’action ou signer la déclaration Femmes 4.0, consultez le site web au https://f4.criq.qc.ca .

Par Claude Boucher


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(1 commentaire)

  1. Ma cousine peut s’imaginer de travailler dans le secteur industriel, dans l’automation avec des capteurs inductifs. Je ne savais pas que les femmes ne forment que 26 % de la main-d’œuvre manufacturière dans ce secteur. Je pense qu’il est une bonne idée d’essayer d’augmenter ce pourcentage à 35 %. Je vais conseiller ma cousine de se renseigner sur le collectif Femmes 4.0 pour en savoir plus.

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