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L’industrie québécoise du vin – Croître sans perdre son âme

En décembre 2016, après 15 années de bataille, les vins du Québec ont enfin pu faire leur entrée dans les épiceries. Une bonne nouvelle pour l’industrie, mais qui soumet les vignerons à un défi supplémentaire : celui de produire suffisamment pour répondre à la demande. Portrait d’une industrie condamnée à la croissance.

Près d’un an plus tard, difficile d’estimer les ventes de vin québécois dans ce nouveau créneau, mais les échos des détaillants en alimentation donnent un son de cloche positif.

« Aucun de nos membres ne s’est plaint à nous pour nous dire que les produits restaient sur les tablettes. Bien au contraire, les détaillants n’en ont pas assez et certains n’ont rien reçu », commente Pierre-Alexandre Blouin, président-directeur de l’Association des détaillants en alimentation du Québec qui regroupe quelque 8000 détaillants.

Charles-Henri de Coussergues, propriétaire du vignoble de l’Orpailleur, l’un des plus gros vignobles de la province qui produit 240 000 bouteilles et Yvan Quirion, président de l’Association des vignerons du Québec (AVQ) et propriétaire du vignoble du Domaine St-Jacques, sont de ceux qui ont milité pour que les règles changent. Ils sont très heureux de la réponse des consommateurs.

« Les consommateurs sont de plus en plus fidèles », constate Charles-Henri de Coussergues.

Pour sa part, Yvan Quirion remarque que les jeunes adultes sont les ambassadeurs par excellente de ce terroir québécois.

« La tendance à consommer locale aide beaucoup notre industrie et ce type de client n’a pas de préjugés envers les vins québécois. Cela nous donne un bon coup de main. »

Même si les deux hommes ont fait de la vente en épicerie l’une de leurs batailles, ils n’y vendent pas leurs produits. Ce paradoxe s’explique facilement, ils ne produisent pas assez de vin pour intégrer ces détaillants à leur mise en marché.

« Je vendais auparavant dans 335 SAQ. J’ai réduit ce chiffre de 100 magasins. Je ne peux pas répondre à la demande. C’est impossible pour moi d’aller dans les épiceries », explique le propriétaire de l’Orpailleur.

Réponse quasi identique de la part d’Yvan Quirion. « Je produis 150 000 bouteilles et je manque de vin. J’ai même pensé l’an passé fermer ma boutique à la ferme. »

Yvan Quirion estime que plusieurs vignerons sont dans la même situation que lui et n’ont pas assez de volume. Loin de se plaindre de la situation, il y voit du positif.

« Le manque de vin va permettre d’augmenter la production. Si on ne manque pas de vin, ce n’est pas bon signe. Cela veut dire que nous ne faisons pas un bon produit. »

Augmenter la production est l’une des solutions envisagées pour répondre à la demande. Charles-Henri de Coussergues a planté 10 acres l’an dernier et en plantera 10 autres cette année. Yvan Quirion s’affaire pour sa part à construire une toute nouvelle cuverie. Un investissement de 1 million de dollars.

Malheureusement, la nature étant ce qu’elle est, les producteurs auraient beau s’évertuer à planter des vignes cette année, il leur faudra attendre au moins trois ans avant de voir les premiers fruits couvrir leurs plants et au moins cinq ans avant d’obtenir un rendement maximum.

À la recherche de raisins

À 72 ans, Léon Courville, ancien président de la Banque Nationale, est aujourd’hui vigneron et propriétaire du Domaine Les Brome. À l’instar d’autres vignobles, il a choisi d’y aller lentement.

« L’an passé, j’ai manqué de vin à la SAQ. Je veux éviter la rupture de stock. C’est pourquoi je n’ai ciblé qu’une vingtaine d’épiceries. »

L’homme d’affaires est bien conscient que pour aller plus loin, ses confrères et lui doivent planter des vignes. Il croit qu’une aide à la plantation doit être mise en place.

« Planter des vignes exige un investissement important et des terres disponibles. En Ontario, on a tourné la manivelle et c’est parti. Ici, nous sommes le parent pauvre de la production. »

Léon Courville soulève une autre problématique : légalement, 50 % des raisins qui composent une bouteille doivent être le fruit de ses champs. Une aberration selon lui. « Le Château Lafite 1850 n’est pas la réalisation d’un seul récoltant. »

Une opinion que partagent nombre de ses confrères. Yvan Quirion croit que cette réglementation empêche l’entraide entre les producteurs. « En Montérégie, le Pinot noir pousse très bien. Les producteurs à l’île d’Orléans ne peuvent pas faire pousser ce cépage. Nous pourrions nous entraider en faisant des échanges, mais on nous limite. »

Charles-Henri de Coussergues souligne que plusieurs producteurs se sont montrés intéressés à lui fournir du raisin pour sa production. Il ne peut toutefois signer aucune entente tant que cette réglementation n’a pas été modifiée.

« Dans le monde du vin, tout est lent. Nous allons de bataille en bataille depuis trente ans. Pourtant, lorsqu’on enlève les barrières et qu’on aide les producteurs, l’industrie connaît une envolée. Regardez ce qui se passe en Ontario et en Colombie-Britannique, il y a autant de viticulteurs que de vignerons. » 

Rick Bresee, propriétaire du Domaine Bresee à Sutton, vend 50 000 bouteilles par an. Il évite une future pénurie en plantant des vignes. Il souhaite augmenter sa production annuelle à 90 000 bouteilles d’ici trois ans. Il fait partie d’un petit nombre de producteurs qui vendent une partie de leur récolte pour aider leurs confrères à maintenir le cap.

« Je fournis quelques producteurs, mais j’ai beaucoup plus de demandes que la quantité que je peux fournir. Aussi, d’ici quelques années, je ne pourrais plus en vendre. »

Il est d’accord avec le fait qu’acheter du raisin d’un autre récoltant est une bonne solution, mais pour lui la qualité est un incontournable.

« On est tous sur la ligne et nous n’avons pas de marge d’erreur. Si nos produits ne sont pas bons, nous allons nous détruire nous-mêmes. Les producteurs ont des devoirs à faire et doivent mettre en place un système de traçabilité. »

Yvan Quirion ajoute à cet effet que l’industrie a besoin de viticulteurs et qu’elle doit grossir, mais tout cela peut facilement être fragilisé si tous les producteurs ne prennent pas le virage qualitatif. « La vigne ne tolère pas la paresse. Tout se passe au champ et aucune étape ne doit être négligée. »

Une industrie rentable

Le vin, créateur de richesse collective, les chiffres tendent à prouver cette réalité. Selon les chiffres de l’AVQ, l’impact économique total est de 155 M$, incluant des recettes fiscales provinciales de 9,9 M$ et fédérales de 6,3 M$. Un impact économique total de 89,97 $ par bouteille ou 86 000 $ par tonne de raisin, comparativement à 700 $ par tonne pour le pétrole. L’industrie crée 909 emplois, dont 275 emplois aux vignobles.

Par Julie Roy

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